LE LION DE L'ATLAS ... suite

Publié le par Saskia






...// L'attitude de Tartarin rassura les courages. Calme, la tête haut,l'intrépide Tarasconnais fit lentement le tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire du phoque, regarda d'un oeil dédaigneux la longue caisse pleine de son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter devant la cage du lion...
Terrible et solennelle entrevue ! le lion de Tarascon et le lion de l'Atlas en face l'un de l'autre... D'un côté, Tartarin, debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle : de l'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'oeil clignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune posé sur les pattes de devant... Tous les deux calmes et se regardant.
Chose singulière ! soit que le fusil à aiguille lui eût donner de l'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, qui jusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverain mépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup un mouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement, écarta ses griffes, étira ses pattes ; puis il se leva, dressa la tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa vers Tartarin un formidable rugissement.
Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de casquettes, le brave commandant Bravida lui-même... Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas... Il était là, ferme et résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible moue que toute la ville connaissait... Au bout d'un moment, quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude et la solidité desbarreaux, se rapprochèrent de leur chef, ils entendirent qu'il murmurait, en regardant e lion :"Ca, oui, c'est un chasse."
Ce jour-là,Tartarin de Tarascon n'en dit pas d'avantage.

Ce jour-jà, il n'en dit pas davantage, mais le malheureux en avait déjà trop dit... Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous êtes tous témoins, chers lecteurs, que ce brave homme n'avai pas soufflé mot de cela ; mais vous savez, le mirage...
Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.
Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient d'un air effaré : "Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins ?
- Et autrement, quoi donc ?... le départ de Tartarin, au moins ?"

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par "et autrement" qu'on prononce " autremain", et finissent par "au moins", qu'on prononce "au mouain". Or ce jour-là, plus que tous les autres,les "au mouain" et les "autremain" sonnaient à faire trembler les vitres.
L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est que la vanité !
Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre Tartarin - la première fois qu'on lui parla de ce voyage - fit d'un petit air évasif : " Hé! ... hé ! ...peut-être... je ne dis pas." La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette idée, il répondit : " C'est probable". La troisième fois : "C'est certain !".
Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par le punch aux oeufs, les bravos, les lumières ; grisé par le succès que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et qu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions de l'Atlas...
Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus, nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénade aux flambeaux, jusqu'à minuit devant la petite maison du baobab.
C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content ! Cette idée de voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par avance ; et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste...
En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences, qu'i se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de compte ils n'étaient pas encore partis.
Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour une exédition semblable sans prendre quelques précautions. Il faut savoir où l'on va, que diable ! et ne pas partir comme un oiseau...
 

Publicité

Publié dans LECTURE PARTAGEE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article