"DES COUPS D'EPEES,MESSIEURS..."TARTARIN (10)

Publié le par Saskia














Avait-il bien réellement l'intention de partir ?
Question délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé de répondre.

Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas... Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveau mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie. Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait les avoir faites... // Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarascon fut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'au bout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer. "Ce sera comme pour Shang-Haï !" disait Costecalde en souriant. Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville ; car personne ne croyait plus en Tartarin.
// Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avec de petits airs goguenards. "Et autremain, pour quand ce voyage ?"
Dans la boutique Costecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs de casquettes reniaient leur chef !
Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze, qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour à la muse provençale, composa dans la langue du cru une chanson qui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certain grand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutable devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par malheur ce diable de fusil était de complexion singulière : on le chargeait toujours, il ne partait jamais.
IL NE PARTAIT JAMAIS ! vous comprenez l'allusion...
En un tour de main cette chanson devint populaire ; et quand Tartarin passait...//
Lou fùsioù de mestre Gervai, Toujou lou cargon, toujou lou cargon, Lou fùsioù de mestre Gervai, Toujou lou cargon, part jamaï.
Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles.
O fragilité des engouements de Tarascon !...
Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre ; mais au fond cette petite guerre sourde et venimeuse l'affligeait beaucoup ;il sentait Tarascon lui glisser dans la main, la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblement souffrir.//
En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement sa même vie, comme si de rien n'était.
Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance, qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait et subitement : alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur...
C'est ainsi qu'un matin que les petits décrotteurs chantaient sous ses fenêtres...// Les voix de ces misérables arrivèrent jusqu'à la chambre du pauvre grand homme en train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa barbe, mais, comme elle venait trop forte, il était obligé de la surveiller.)
Tout à coup la fenêre s'ouvrit violemment et Tartarin apparu en chemise, barbouillé de son savon blanc, brandissant son rasoir et sa savonnette, et criant d'une voix formidable :
"Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée !... Mais pas de coups d'épingle !"
Belles paroles dignes de l'histoire, qui n'avaient que le tort de s'adresser à ces petits fouchtras, hauts comme leurs boîtes à cirage, et gentilshommes tout à fait incapables de tenir une épée !

Au milieu de la défection générale, l'armée seule tenait bon pour Tartarin.

Le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement continuait à lui marquer la même estime : "c'est du lapin !" s'entêtait-il à dire, et cette affirmation valait bien, j'imagine, celle du pharmacien Bézuquet... Pas une fois le brave commandant n'avait fait allusion au voyage en Afrique ; pourtant quand la clameur publique devint trop forte, il se décida à parler.

Un soir, le malheureux Tartarin était seul dans son cabinet, pensant à des choses tristes, quand il vit entrer le commandant, grave, ganté de noir, boutonné jusqu'aux oreilles. "Tartarin", fit l'ancien capitaine avec autorité, "Tartarin, il faut partir !" Et il restait debout dans l'encadrement de la porte, rigide et grand comme le devoir.
Tout ce qu'il y vait dans ce "Tartarin, il faut partir !" Tartarin de Tarascon le comprit.
Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce large fauteuil si commode, ses livres, son tapi, les grands stores blanc de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches grêles du petit jardin ; puis, s'avançant vers le brave commandant, il lui prit la main, la serra avec énergie, et, d'une voix où roulaient des larmes, stoïque cependant, il lui dit : "Je partirai, Bravida!".



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Publié dans LECTURE PARTAGEE

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B
Et alors, est ce qu'il est parti ? ;))) Bisous Véro et merci pour cette histoire que je suis toujours. Bises. Babou xxxxxxx
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