et si on retrouvait notre bon TARTARIN ?
LE DEPART
Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des grands touristes africains...//
Là, il vit que ces intrépides voyageurs avant de chausser leurs sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées, les privations de toutes sortes.Tartarin voulut faire comme eux, et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'eau bouillie.
Ce qu'on appelle "eau bouillie" à Tarascon, c'est quelques tranches de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un peu de thym et un brin de laurier.
- Le régime est sévère, et vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace...
A l'entraînement pour l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude de longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs dans la bouche, selon la mode antique.
Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards, à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût derrière le baobab...
Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon, les chasseurs de casquettes purent voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un homme mystérieux se promenant de long en large derrière la baraque. C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.
Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui ...// Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames que d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se faire expliquer devant la cage au lion comment on s'y prenait pour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien de pas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.
Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avait lu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout du doigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avec une grande éloquence. Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le président Ladevèze, quand on apportait le café et que, toutes les chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chasses futures...
Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaient là-bas. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels, les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rose, les neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluis de sauterelles ; il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité..Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissait au milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, le bruit d'une carabine, pan ! pan ! le sifflement d'une balle explosible, pfft ! pfft ! gesticulait, rugissait, renversait les chaises...
Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes se regardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avec de petits cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petits garçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursaut par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et demandaient de la lumière.
En attendant,Tartarin ne partait pas.