ARRIVEE DE LA FEMELLE (19)

Publié le par Saskia


...// "Ta, ta, ra, ta Tarata !...
-Quès aco ?..." fit Tartarin, s'éveillant en sursaut.
C'était les clairons des chasseurs d'Afrique qui sonnaient la diane, dans les casernes de Mustapha... Le tueur de lions, stupéfait, se frotta les yeux... Lui qui se croyait en plein désert !... Savez-vous où il était ?... Dans un carré d'artichauts, entre plant de choux-fleurs et un plant de betteraves.
Son Sahara avait des légumes...
La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormi étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchante humeur. "Ces gens-là sont fous," se disait-il, "de planter leurs artichauts dans le voisinage du lion... car enfin, je n'ai pas rêvé... Les lions viennent jusqu'ici... En voila la preuve..."
La preuve, c'étaient des taches de sang que la bête en fuyant avait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l'oeil aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva, d'artichaut en artichaut, jusqu'à un petit champ d'avoine... De l'herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare, couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un... Devinez quoi !...
"Un lion, parbleu !..."
Non ! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communs en Algérie et qu'on désigne là-bas sous le nom de bourriquots.
Le premier mouvement de Tartarin à l'aspect de sa malheureuse victime fut un mouvement de dépit. Il y a si loin, en effet, d'un lion à un bourriquot !... Son second mouvement fut tout à la pitié. Le pauvre bourriquot était si joli ; il avait l'air si bon ! La peau de ses flancs, encore chaude, allait et venait comme une vague. Tartarin s'agenouilla et du bout de sa ceinture algérienne essaya d'étancher le sang de la malheureuse bête ; et ce grand homme soignant ce petit âne, c'était tout ce que vous pouvez imaginer de plus touchant.
Au contact soyeux de la ceinture, le bourriquot, qui avait encore pour deux liards de vie, ouvrit son grand oeil gris, remua deux ou trois fois ses longues oreilles comme pour dire :"Merci !... merci !..." Puis une dernière convulsion l'agita de tête en queue et il ne bougea plus.
"Noiraud ! Noiraud !" cria tout à coup une voix étranglée par l'angoisse. En même temps dans un taillis voisin les branches remuèrent... Tartarin n'eut que le temps de se relever et de se mettre en garde... C'était la femelle !

Elle arriva, terrible et rugissante, sous les traits d'une vieille Alsacienne en marmotte, armée d'un grand parapluie rouge et réclamant son âne à tous les échos de Mustapha. Certes il aurait mieux valu pour Tartarin avoir affaire à une lionne en furie qu'à cette méchante vieille... Vainement le malheureux essaya de lui faire entendre comment la chose s'était passée : qu'il avait prix Noiraud pour un lion... La vieille crut qu'on voulait se moquer d'elle, et poussant d'énergiques "tarteifle !" tomba sur le héros à coups de parapluie. Tartarin, un peu confus, se défendait de son mieux, parait les coups avec sa carabine, suait, soufflait, bondissait, criait : "Mais, Madame... mais, Madame..."
Heureusement un troisième personnage arriva sur le champ de bataille. C'était le mari de l'Alsacienne, Alsacien lui-même et cabaretier, de plus, fort bon comptable. Quand il vit à qui il avait affaire, et que l'assassin ne demandait qu'à payer le prix de la victime, il désarma son épouse et l'on s'entendit.
Tartarin donna deux cents francs ; l'âne en valait bien dix. C'est le prix courant des bourriquots sur les marchés arabes. Puis on enterra le pauvre Noiraud au pied d'un figuier, et l'Alsacien, mis en bonne humeur par la couleur des douros tarasconnais, invita le héros à venir rompre une croûte à son cabaret, qui se trouvait à quelques pas de là, sur le bord de la grande route.
"Et les lions ?" demanda Tartarin.
L'Asacien le regarda, très étonné ; "Les lions ?
-Oui... les lions... en voyez-vous quelquefois ?" repris le pauvre homme avec un peu moins d'assurance.
Le cabaretier éclata de rire.
"Ah ! ben ! merci... Des lions... pour quoi faire ?...
- Il n'y en a donc pas en Algérie ?...
- Ma foi ! je n'en ai jamais vu... Et pourtant voilà vingt ans que j'habite la province. Cependant je crois bien avoir entendu dire... Il me semble que les journaux... Mais c'est beaucoup plus loin, là-bas, dans le Sud..."
A ce moment, ils arrivaient au cabaret. Un cabaret de banlieue, comme on en voit à Vanves ou à Pantin, avec un rameau tout fané au-dessus de la porte, des queues de billard peintes sur les murs et cette enseigne inoffensive :
AU RENDEZ-VOUS DES LAPINS
Le rendez-vous des Lapins !... O Bravida, quel souvenir !

Publié dans LECTURE PARTAGEE

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