PAN ! PAN ! (18)

Publié le par Saskia


















..." Et autrement, camarade, bonne chasse ?
- Pas mauvaise" répondit l'autre en regardant d'un oeil effaré l'armement considérable du guerrier de Tarascon.
"Vous avez tué ?
- Mais oui... pas mal... voyez plutôt."Et le chasseur algérien montrait sa carnassière, toute gonflée de lapins et de bécasses.
"Comment ça ! votre carnassière ?... vous les mettez dans votre carnassière ?
- Où voulez-vous donc que je les mette ?
-Mais alors, c'est... c'est des tout petits...
- Des petits et puis des gros," fit le chasseur. Et comme il était pressé de rentrer chez lui, il rejoignit ses camarades à grandes enjambées.
L'intrépide Tartarin en resta planté de stupeur au milieu de la route... Puis,
après un moment de réflexion : "Bah !" se dit-il, "ce sont des blagueurs... Ils n'ont rien tué du tout..." et il continua son chemin.
Déjà les maisons se faisaient plus rares, les passants aussi. La nuit tombait, les objets devenaient confus... Tartarin de Tarascon marcha encore une demi-heure. A la fin il s'arrêta... C'était tout à fait la nuit. Nuit sans lune, criblée d'étoiles. Personne sur la route. Malgré tout, le héros pensa que les lions n'étaient pas des diligences et ne devait pas volontiers suivre le grand chemin. Il se jeta à travers champs... A chaque pas des fossés, des ronces, des broussailles. N'importe ! Il marchait toujours... Puis, tout à coup, halte ! "Il y a du lion dans l'air, par ici, " se dit notre homme, et il renifla fortement de droite et de gauche.

C'était un grand désert sauvage, tout hérissé de plantes bizarres, de ces plantes d'orient qui ont l'air de bêtes méchantes. Sous le jour discret des étoiles, leur ombre agrandie s'étirait par terre en tous sens. A droite, la masse confuse et lourde d'une montagne, l'atlas peut-être !... A gauche, la mer invisible, qui roulait sourdement... Un vrai gîte à tenter les fauves...
Un fusil devant lui, un autre dans les mains, Tartarin de Tarascon mit un genou en terre et attendit... Il attendit une heure, deux heures... Rien !...
Alors il se souvint que, dans ses livres, les grands tueurs de lions n'allaient jamais à la chasse sans emmener un petit chevreau qu'ils attachaient à quelques pas devant eux et qu'ils faisaient crier en lui tirant la patte avec une ficelle. N'ayant pas de chevreau, le Tarasconnais eut l'idée d'essayer des imitations, et se mit à bêler d'une voix chevrotante : "Mê ! Mê !..."
D'abord très doucement, parce qu'au fond de l'âme il avait tout de même un peu peur que le lion l'entendît... puis, voyant que rien ne venait, il bêla plus fort : "Mê !... Mê !..." Rien encore ! ... Impatienté, il reprit de plus belle et plusieurs fois de suite avec tant de puissance que ce chevreau finissait par avoir l'air d'un boeuf...
Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose de noir et de gigantesque s'abattit. Il se tut... Cela se baissait, flairait la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait et s'arrêtait net... c'était le lion à n'en pas douter !... Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans l'ombre... En joue ! feu ! pan ! pan !... C'était fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelas de chasse au poing.
Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement terrible répondit. "Il en a !" cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses fortes jambes, il se préparait à recevoir la bête ; mais elle en avait plus que son compte et s'enfuit au triple galop en hurlant... Lui pourtant ne bougea pas. Il attendait la femelle... toujours comme dans ses livres.
Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux ou trois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La terre était humide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait. "Si je faisais un somme en attendant le jour ?" se dit-il, et, pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri... Mais voilà le diable !
Cette tente-abri était d'un système si ingénieux, si ingénieux, qu'il ne put jamais venir à bout de l'ouvrir.
Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure la damnée tente ne s'ouvrit pas... Il y a des parapluies qui, par des pluies torrentielles, s'amusent à vous jouer de ces tours-là... De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et se coucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu'il était.


Publié dans LECTURE PARTAGEE

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