LE PREMIER AFFÛT (17)

Publié le par Saskia










Trois heures sonnaient à l'horloge du Gouvernement, quand Tartarin se réveilla. Il avait dormi toute la soirée, toute la nuit, toute la matinée, et même un bon moment de l'après-midi ; il faut dire que la chechia en avait vu de rudes !...
La première pensée du héros, en ouvrant les yeux, fut celle-ci: "Je suis dans le pays du lion !" pourquoi ne pas le dire ? à cette idée que les lions étaient là tout près, à deux pas, et presque sous la main, et qu'il allait falloir en découdre, brr !... un froid mortel le saisit, et il se fourra intrépidement sous sa couverture.
Mais, au bout d'un moment, la gaieté du dehors, le ciel si bleu, le grand soleil qui ruisselait dans la chambre, un bon petit déjeuner qu'il se fit servir au lit, sa fenêtre grande ouverte sur la mer, le tout arrosé d'un excellent flacon de vin de Crescia, lui rendit bien vite son ancien héroïsme.
"Au lion ! au lion !" cria-t-il en rejetant sa couverture, et il s'habilla prestement.
Voici quel était son plan : sortir de la ville sans rien dire à personne, se jeter en plein désert, attendre la nuit, s'embusquer, et, au premier lion qui passerait, pan ! pan !... Puis revenir le lendemain déjeuner à l'hôtel de l'Europe, recevoir les félicitations des Algériens se fréter une charrette pour aller chercher l'animal.
Il s'arma donc à la hâte roula sur son dos la tente-abri dont le gros manche montait d'un bon pied au-dessus de sa tête, et raide comme un pieu, descendit dans la rue. Là, ne voulant demander sa route à personne de peur de donner l'éveil sur ses projets, il tourna carrément à droite, enfila jusqu'au bout les arcades Bab-Azoum, où du fond de leurs noires boutiques des nuées de juifs algériens le regardaient passer, embusquées dans un coin comme des araignées : traversa la place du Théatre, prit le faubourg et enfin la grande route poudreuse de Mustapha.
Il y avait sur cette route un encombrement fantastique. Omnibus, fiacres, corricolos, des fourgons du train, de grandes charrettes de foin traînées par des boeufs, des excadrons de chasseurs d'Afrique, des troupeaux de petits ânes microscopiques, des négresses qui vendaient des galettes, des voitures d'Alsaciens émigrants, des spahis en manteaux rouges, tout cela défilant dans un tourbillon de poussière, au milieu des cris, des chants, des trompettes, entre deux haies de méchantes baraques où l'on voyait de grandes Mahonnaises se peigant devant leurs portes, des cabarets pleins de soldats, des boutiques de bouchers, d'équarrisseurs...
"Qu'est-ce qu'ils me chantent doc avec leur Orient ?" pensait le grand Tartarin ; "il n'y a pas même tant de Teurs qu'à Marseille."
Tout à coup, i vit passer près de lui, allongean ses grandes jambes et rengorgé comme un dindon, un superbe chameau. Cela lui fit battre le coeur. Des chameaux déjà ! Les lions ne devaient pas être lion ; et, en effet, au bout de cinq minutes, il vit arriver vers lui, le fusil sur l'épaul, toute une troupe de chasseurs de lions.
"Les lâches !" se dit notre héros en passant à côté d'eux, les lâches ! Aller au lion par bandes, et avec des chiens !..." Car il ne se serait jamais imaginé qu'en Algérie on pût chasser autre chose que des lions. Pourtant ces chasseurs avaient de si bonnes figures de commerçants retirés, et puis cette façon de chasser le lion avec des chiens et des carnassièresétait si patriarcale, que le Tarasconnais, un peu intrigué, crut devoir aborder un de ces messieurs..

Publié dans LECTURE PARTAGEE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Quelle naïveté de la part de notre cher Tartarin !<br /> on ne peut s'empêcher de sourire en lisant ces lignes ! <br /> LIZAGRECE
Répondre